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Concevoir,
programmer et agir dans la durée
L'évolution du contexte de l'aménagement,
en lien avec celles de la demande sociale et des logiques d'acteurs,
est rapide et entraîne des bouleversements culturels qui se
répercutent sur la nature des projets, les modes de conception,
de programmation et d'action sur l'urbain.
Préparer les territoires à leurs vocations
futures.
L'analyse des actions volontaristes sur l'espace urbain semble
indiquer une mutation des projets urbains, mettant au second
plan la logique de " l'opération " pour appréhender celle de
la " préparation des territoires à leurs vocations futures "
dans le contexte d'un projet politique fort. Partie prenante
de stratégies d'agglomération, les projets incarnent des enjeux
de gouvernance locale : développement économique, correction
de dérapages sociaux, options volontaristes sur des activités
à promouvoir, grands équipements culturels ou ludiques, jusqu'à
la fondation d'une nouvelle image de la métropole.
Les espaces concernés ne se limitent pas à des périmètres précis,
de taille limitée, dotés d'un programme élaboré et fermé. Il
s'agit le plus souvent d'espaces de grande ampleur, fréquemment
en déshérence ou " mal urbanisés ", disponibles en théorie mais
le plus généralement occupés par du bâti déqualifié ou des activités
en perte de vitesse. Espaces habités, chargés de mémoire, ils
sont aussi souvent confrontés à des problèmes lourds en termes
d'infrastructures soit pour surmonter des coupures dures, soit
pour apprivoiser des infrastructures conçues sans souci d'aménités
urbaines, soit encore pour assurer des dessertes inexistantes
ou insuffisantes. Comportant des friches industrielles ou de
transport, ils posent aussi des questions de dépollution non
négligeables qui accroissent les coûts de remise à niveau de
ces territoires.
Cet urbanisme de " réparation " et de développement concerne
des sites aussi divers que Bilbao, l'Emscher Park dans la Ruhr,
la Plaine-Saint-Denis, Euroméditerranée à Marseille, Lyon-Confluence,
Ville-Port à St Nazaire, Renault-Billancourt et l'île de Nantes.
Il se distingue d'un urbanisme de valorisation, souvent d'opportunités
foncières, qui continue d'exister mais relève de logiques plus
traditionnelles de l'aménagement des dernières décennies. Réparer
et mettre à niveau un espace urbain dans un but de valorisation
ultérieur, afin de le rendre attractif et propre à susciter
l'accueil de programmes publics et privés, telle est la démarche
illustrée magnifiquement par l'IBA de la Ruhr. Elle indique
ainsi que l'impact attendu de l'aménagement est différé par
rapport à une opération classique. Modifier les conditions spatiales,
c'est changer le regard et l'image d'un lieu en passant par
le préalable nécessaire de l'estime des habitants pour leur
territoire. Faute de cet intérêt d'intérêt endogène, nul ne
peut prendre le risque de s'implanter sur ce lieu.
Cet urbanisme, qui prépare en réparant avec des durées qui s'accroissent
et une complexité qui croît, exige un coût de mise à niveau
d'autant plus lourd à supporter qu'il est mobilisé avant toute
rentabilisation possible. Ce qui exige en premier lieu une vérité
des coûts, ou en d'autres termes la distinction entre ce qui
relève de la réparation et ce qui concerne l'aménagement lui
même. En second lieu, la mobilisation des fonds notamment publics,
(comme le mise à disposition de terrains comme ceux du port
et des chemins de fer à Bilbao), avec une coordination entre
acteurs, d'abord entre acteurs publics. C'est ce que démontrent
les exemples de Bilbao et de la Ruhr. L'évaluation honnête de
ces moyens publics préalables permet de dessiner des stratégies
adéquates à chaque cas de figure. Ainsi s'établit une distinction
entre lieux d'intervention des lieux à gérer, au regard des
moyens, des potentialités et des effets de levier attendus de
chacune des interventions.
Concevoir
Les concepts porteurs de ces grands projets d'un nouveau type
relèvent d'une approche urbaine du " développement durable "
: une consommation modérée de terrains vierges au profit de
l'action prioritaire sur la ville existante. Recomposer l'urbain,
refaire la ville sur elle -même, renouveler la ville, autant
d'expressions qui peuvent les résumer. En pratique, cela signifie
une reconquête de territoires en friche ou déqualifiés, péricentraux
et parfois centraux, comme à Marseille-Euroméditerranée ou à
St Nazaire, avec des entrées fortes par l'identité, la culture,
le loisir,... devenant leviers de nouvelles vocations économiques..
Il est à noter qu'il s'agit ici des actions volontaristes sur
la ville et non de la ville des " produits " qui échappe généralement
à ces politiques, voire les contredisent par effet de concurrence
notamment. La recomposition urbaine est certes très présente
dans les discours. Exigeant un volontarisme forcené, elle n'est
pas, loin s'en faut, le mode principal d'urbanisation des villes
à l'heure actuelle. Souhait plus que réalité.
Au plan de la conception urbaine, il s'agit de passer d'un travail
en " nappe " à des polarisations sur des points dans un périmètre
large. Cela signifie l'abandon d'une vision totale (correspondant
à une conception de la ville finie encore très prégnante), et
le renoncement à un plan de masse précis couvrant tout le territoire
concerné. Les projets de reconquête s'écartent donc d'une conception
d'objets urbains ou de quartiers monuments créant des " tensions
urbaines ". Ils comportent d'une part des schémas de référence
indiquant les grandes intentions et les ossatures invariantes,
et d'autre part des images suggérant des ambiances sans figer
l'avenir. A d'autres échelles, ils proposent des plans plus
aboutis sur les lieux à aménager en priorité, dont on attend
un effet de contagion. Enfin ils organisent de l'acupuncture
en matière de paysage urbain, signalétique, mobilier urbain,
pour créer une image d'ensemble. Le Carré Senart, futur centre
de la ville nouvelle, décline ainsi cette conception par couches,
avec un remarquable ensemble de documents graphiques exprimant
l'inégale précision et les aléas des divers niveau d'intention.
Les conséquences sont fortes sur les outils conceptuels et les
méthodes d'élaboration.
o Les questions d'ordre conceptuel sont ainsi nombreuses : Quels
principes pour aménager ces espaces qui ne relèvent pas d'une
logique de ville constituée ? Sur quelles traces prendre appui
afin de s'inscrire dans des continuités spatiales et mentales
? Comment affronter les mécanismes de la grande échelle. L'approche
projectuelle s'appuie sur la géographie du site et réinterprète
libre des traces existantes. Cela va de la mise en valeur du
patrimoine industriel dans la Ruhr à l'inscription d'un quadrillage
de prévégétalisation des friches de Caen par D Perrault pour
redonner des dimensions lisibles au site. L'accent est mis sur
l'espace public et le tramage de l'espace urbain : organisation
de cinq pôles le long de la rivière Ria de Bilbao, recomposition
d'un territoire flou autour du Canal de Roubaix par des boulevards
urbains et des trames vertes, prolongement des trames et création
d'une ossature d'espaces publics de la Plaine St Denis,... Ces
projets travaillent souvent l'articulation de tissus hétérogènes
remaillant des isolats et des pièces urbaines.
Nombre de ces projets se donnent une grande liberté quant aux
modèles et références de la ville historique. Ils prennent appui
sur le contexte et se fondent sur lui pour recréer un nouvel
espace. Par exemple le projet de Manuel de Solà à St Nazaire
crée une forme urbaine maîtrisée et volontariste qui négocie
avec l'échelle de la base sous-marine. Pour apprivoiser celle-ci,
on la perce, on rend accessible son toit qui devient jardin,
on réduit son échelle visuelle tant par la rampe d'accès que
par la composition de l'espace environnant. Les situations contraintes
créent un support de la création spatiale. La composition architecturale
y joue sa partie, mais avec une approche sensiblement différente
de celle des espaces de la ville constituée. Elle accepte, voire
revendique, certaines valeurs de l'hétérogénéité (intégrant
ainsi les réalités de la complexité du lieu), prenant acte que
la ville en a toujours été composée et que l'excès d'uniformité
est dommageable. Cette remarque vaut aussi pour les variations
de densités et d'activités.
o Les méthodes de conception évoluent également. Concevoir n'est
pas le fait d'un créateur de talent et de renom au service du
prince. Concevoir est acte de longue durée et de négociation.
Compromis ne doit pas être renoncement toutefois. Ce qui implique
que la conception d'un projet met l'accent sur ce qui en fait
l'essence. L'exercice est ardu car il contraint à distinguer
ce qui fait l'ossature et qui s'impose, de l'accessoire qui
peut évoluer. Evoluer ne signifie par laisser aller mais une
capacité permanente de remise en cause, due à une évolution
de programme, une décision politique. La maîtrise de l'évolution
est un travail de conception à part entière. C'est donc dans
la durée que le concepteur s'impose. Voilà un compagnon de route
qui doit aider dès l'amont à la définition des objectifs, avec
la commande politique et le maître d'ouvrage, puis accompagner
la réalisation avec souplesse, adaptabilité, mais aussi créativité
et talent. Comment le choisir et le maintenir longtemps dans
sa fonction ? La méthode de marchés de définition, se rapprochant
des workshops à l'anglo saxonne, peut aider à avancer dans cette
voie du dialogue permanent entre décideurs, maîtres d'ouvrage
et concepteurs. Le principe d'anonymat, exigé par la directive
européenne des concours, met en cause gravement ce dialogue.
Il laisse croire que la ville peut être bâtie d'un coup par
de grands gestes dans l'espace, aveugles à leurs propres conséquences.
Programmer
L'adaptabilité des projets aux aléas qui les jalonnent
est inconfortable, mais doit être reconnue comme donnée et non
accident de parcours. Gérer l'imprévisible et rebondir était
une nécessité pour Paris Rive Gauche : la Grande Bibliothèque
n'était pas prévue au départ ; on parle à présent d'un quartier
universitaire. Euralille réoriente sa programmation après avoir
achevé sa première phase. A Montpellier, le projet " Odysseum-Portes
de Méditerranée " doit combiner des objectifs et des initiatives
multiples en échelle et en logique : la poursuite du grand quartier
de Port Marianne, la création de grands équipements publics
et de loisirs (aquarium, patinoire, multiplexe), et enfin un
centre commercial, dans un site marqué de contraintes foncières
et hydrologiques. Tous les arbitrages finaux ne peuvent être
connus. Aux maîtres d'ouvrage et aux concepteurs, cependant,
d'inventer l'esprit du lieu et de le faire vivre en toute hypothèse.
Les ingrédients des programmes évolueraient pour donner aux
projets sens et identité. Les projets des années 80, habillés
de leurs enveloppes architecturales, pouvaient globaliser "les
logements", ou "les activités". Les programmes économiques (les
m2 vendus) étaient ceux que fixaient les règlements de zones.
Ceux qui naissent aujourd'hui, édifiés au contraire autour de
l'espace public, pensés à long terme, devraient pouvoir jouer
avec un vocabulaire programmatique plus varié et mieux connu
dans ses conséquences sociales, économiques et spatiales. Comment
concevoir des quartiers à l'affût des évolutions de modes de
vie et de produits urbains ? A titre d'exemple : qu'est-ce qu'une
rue commerçante aujourd'hui à l'heure du regroupement de toutes
les sources d'animation : commerces, services, cinémas. Cela
interroge la configuration urbaine et le caractère des lieux
de rencontre et d'échange qui seraient peut-être moins linéaires
et nombreux mais structurés autour de la notion d'abondance
de l'offre et de qualité tactile et visuelle accrue pour les
usagers. Peut-on y ajouter des logements ? Apparaît ainsi l'exigence
d'une attitude ouverte et inventive en matière programmatique
et la nécessité d'un lien étroit entre programme et conception.
La recherche du programme moteur est un leitmotiv dans ces projets.
Lyon- confluence cherche à capter un grand programme européen.
Même des villes plus petites sont prêtes à mettre le prix pour
créer des pôles d'attraction, comme St Nazaire avec l'Escale
Atlantique (mise en scène de la légende des paquebots), ou bien
sûr Poitiers avec le Futuroscope. L'approche culturelle est
de plus en plus motrice, souvent en appui sur la réutilisation
d'un patrimoine existant, comme dans la Ruhr. L'approche ludique
semble moins commune en France qu'ailleurs en Europe ou aux
Etats Unis. Elle fait l'objet de centres d'attraction mais échappe
à un urbanisme maîtrisé et complexe. Elle pourrait être mieux
utilisée.
Hormis les éléments " ordinaires ", il s'agit bien d'attirer
des moteurs exceptionnels pouvant servir de levier au projet.
Il n'est pas toujours possible de capter un musée Guggenheim
comme à Bilbao ou le Stade de France à la Plaine-Saint-Denis.
Accueillir l'inattendu et le transformer comme précité dans
l'exemple de Montpellier, ou encore exploiter les potentialités
existant sur le site en projet et programme sont des pistes
de travail. Elles s'illustrent au travers d'exemples aussi divers
que la réalisation du " viaduc des arts " à Paris, vitrine des
métiers en relation avec le Fg St Antoine dense en artisans
; la " Friche de la belle de mai " sur le site de Marseille-Euroméditerranée
qui accueille des arts du spectacle par l'ouverture du site
aux associations. Paris Rive gauche interroge sa capacité à
recréer un quartier latin à partir des moteurs que représentent
la Grande Bibliothèque, les éditeurs multimédias présents sur
le site, la création des cinémas Marin Karmitz,
Enfin la relative baisse de densité, permise (et obligée) par
la diminution de prix des terrains et la demande modérée des
constructeurs, devrait multiplier les parcs urbains. C'est un
élément programmatique non négligeable dans les opérations concernées
afin de donner qualité de vie, d'usage et de paysage qui paraissent
essentielles pour modifier le regard et l'usage de l'espace
à transformer. Concepteurs et maîtres d'ouvrage ont le sentiment
d'avoir acquis un beau savoir faire dans ce domaine, au cours
des dernières années. Sans passer brutalement du pré-verdissement
au jardin urbain, il arrive que l'espace vert soit traité en
phases intermédiaires, dans une perspective de densification
progressive, et en utilisant une agriculture sous contrat, par
exemple dans le Carré Sénart ou à la Haute Borne à Villeneuve
d'Ascq.
Agir
La longue durée modifie aussi sensiblement les moyens et méthode
de la mise en œuvre du projet. Gérer l'incertitude en " surfant
sur l'aléa " exige que soit définie une stratégie claire à partir
de laquelle puisse s'exprimer une vision cohérente et partagée
du devenir du site. La durée, pour être source d'enrichissement
et non de dérapage incontrôlé du projet, exige un portage politique
puissant et une maîtrise d'ouvrage responsabilisée qui intègre
profondément l'accueil de l'imprévisible en gardant la direction
forte du projet. C'est un processus à conduire en souplesse,
en fonction des stratégies définies par portion de territoires.
Bilbao montre comment agir sur des points d'injection, définis
de manière pragmatique par des opportunités foncières, en espérant
des effets de diffusion par modification de l'image et de la
perception des lieux, dans le cadre d'une stratégie générale
de reconquête le long de la rivière. Préparer les territoires
amples pose la question de l'appel à des procédures lourdes.
La procédure ZAC exige des précisions quant au programme et
au bilan qui s'opposent au caractère ouvert des projets. Cela
impose des révisions fréquentes du PAZ, avec des risques de
départ d'investisseurs aux décisions très mobiles. L'expérience
lyonnaise de PAZ à règlement POS semble une voie porteuse d'innovation
en la matière. Ou encore, dans le cadre d'un plan directeur
sans statut autre que consensuel, espaces à transformation lente
gérés par le POS et espaces à aménager plus rapidement par la
ZAC : c'est la procédure adoptée, ou vers laquelle on s'oriente
dans la Plaine-Saint-Denis, à Euroméditerranée, ou pour les
terrains Renault de Billancourt.
Achever des morceaux significatifs et décisifs au lieu de disperser
l'effort semble s'imposer dans des territoires amples. Le corollaire
est la gestion des territoires en friche dans l'attente de leur
reconversion qui n'est pas à l'échelle des moyens publics et
du rythme possible, voire souhaitable, de transformation de
l'urbain. L'adhésion des propriétaires au projet serait donc
un point essentiel de la réalisation, mais les concrétisations
de ce souhait restent exceptionnelles. Un véritable partenariat
public-privé est-il possible ? Les entreprises ne peuvent guère
prendre des risques à très long terme.
L'adhésion de l'ensemble des partenaires à la démarche de projet
est le point obligé de la traduction concrète des intentions
urbaines. Le savoir dialoguer ne semble pas faire partie de
l'excellence française. Le dialogue sur l'image est malaisé
dans une civilisation qui prend le dessin comme un futur certain
et non une hypothèse de débat comme c'est moins le cas dans
le monde anglo saxon. Le problème de la représentation d'un
projet " souple " complexifie l'exercice. Le public devient
suspicieux pour ce qui peut paraître une opacité du décideur
ou du maître d'ouvrage. Un vaste chantier demeure ouvert quant
aux méthodes du dialogue partenarial, permettant que s'établissent
les indispensables cohésions quant aux grandes lignes du projet
et permettant le débat constructif sur les domaines relevant
de l'imprévisibilité.
Ariella
Masboungi
ARCHITECTE URBANISTE EN CHEF DE L'ETAT
CHARGEE DE MISSION " PROJET URBAIN " AUPRES DU DGUHC.

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copyright 1999 - Club Ville Aménagement
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